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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes

Nature menacée ou forêt des hommes ?  |  Pour une lecture humaniste des forêts

Nature menacée ou forêt des hommes ?
Il y a presque 10 ans, le journal Libération publiait un reportage sur la forêt indonésienne : « L'Indonésie fait une croix sur sa forêt », avec l’affirmation suivante : « Entrepreneurs et paysans se livrent à la coupe illégale de bois. À ce rythme, il n'y aura plus d'arbres dans dix ans ». (liberation.fr - cahier-special)
« Forêts tropicales : c'est fichu! » titrait l’année suivante le journal Le Monde (10 novembre 2003, à lire par exemple sur terresacree.org).
Aujourd’hui, l’association « Terre sacrée » poursuit le compte à rebours : sur son site internet, on pouvait lire le 30 janvier 2011 : « Dans le meilleur scénario il reste 10836 jours avant la fin quasi-totale des forêts tropicales ».
Ces constats alarmistes ne sont pas émis que par les journalistes ou les organisations de défense de la nature et sont souvent basés sur les rapports des scientifiques. Ils ne concernent pas que les forêts tropicales. « Nos forêts sont malades », annonçait en 1999 un rapport sur l'état des forêts en Europe (site-en-bois.net). « Le feu ravage des bois déjà décimés par la tempête et épuisés par la canicule », titrait en 2003 la Revue de presse internationale au sujet des forêts françaises, (03/09/2003 rfi.fr - article 045). Au Canada, le sous-comité de la forêt boréale du Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts a rédigé un rapport intitulé : « Réalités concurrentes : la forêt boréale en danger » (parl.gc.ca). Le programme IRISE mené entre 2005 et 2008 par le Cemagref, le CNRS, l’INRA et trois universités a montré le danger des incendies à répétition pour la forêt méditerranéenne, une crainte reprise par l’Institut de Prévention et de Gestion des Risques: « la forêt méditerranéenne est en grand danger ». (ipgr.fr - 120818.pdf)

Ces constats, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne semblent plus nous étonner. Oui, la déforestation continue, elle morcèle de plus en plus les grandes forêts tropicales et boréales. Oui, le feu détruit des dizaines de milliers d’hectares de forêt chaque année, en Méditerranée comme sous les tropiques. Oui, l’urbanisation croissante détruit, directement et indirectement, les forêts du globe.
Cependant, cette façon d’aborder la forêt, en mettant l’accent sur la déforestation, tend surtout à véhiculer une image double, excessive et inexacte : celle d’une humanité incapable de cohabiter harmonieusement avec les arbres (à l’exception de quelques populations indiennes ou papoues, alors présentées comme de grands sages écologiques), et celle d’une forêt par essence vierge et sauvage qui ne peut qu’être « dégradée » dès que l’homme la côtoie.
Cette conception partiale et tronquée de la relation hommes/forêts masque une autre réalité : celle d’une forêt parcourue, habitée, gérée, aménagée par l’homme depuis des millénaires, mais aussi souvent transformée et parfois même reconstruite. De surcroit, elle véhicule des contrevérités : la forêt est aujourd’hui souvent certes mise à mal, mais c’est plus sous l’influence d’idéologies et d’orientations politiques, formulées bien loin des massifs forestiers, que sous la hache des paysans qui l’habitent et qui en vivent.
Tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, la forêt a constitué et constitue toujours le lieu de vie de nombreuses communautés rurales qui y prélèvent des fruits, du bois, des plantes médicinales, du gibier. Elles vont y récolter des produits qui seront vendus sur des marchés internationaux, comme le caoutchouc ou les résines à encens, aussi elles y installent leurs champs, leurs troupeaux et leurs villages. Du nord au sud, les sociétés se sont employées à transformer la forêt sauvage en une forêt humanisée, utile, domestique. Une forêt qu’il aurait été inutile, voire suicidaire, d’éliminer : quel intérêt les agriculteurs du monde, pourtant souvent présentés par les experts forestiers comme les vrais ennemis de la forêt, y auraient-ils trouvé ? Loin de disparaitre, cette forêt est devenue une composante essentielle des espaces ruraux (sur la côte Est de Madagascar, au Nord Laos, à Java, dans les zones sèches du Burkina Faso ou du Cameroun, en Europe), elle a constitué l’assise de nombreuses économies agraires et pastorales (Centre de Madagascar, Province du Yunan en Chine, zone de l’arganier dans le sud-ouest du Maroc), un fondement des civilisations (on dit que la puissance antique de Rome venait du fait que la ville avait été bâtie sur une forêt).

Plutôt que présenter les forêts comme uniquement des refuges de nature et de biodiversité, plutôt que de mettre systématiquement l’accent sur la dégradation et la déforestation, ce dossier propose une approche et une lecture de la forêt des hommes : à la fois comme un élément essentiel des économies locales et de l’organisation des territoires ruraux, une mosaïque de paysages façonnés depuis des millénaires par des pratiques et des savoirs originaux, mais aussi des milieux investis par l’imaginaire, chargés de symbolique et de sacré, enfin régis par la politique des états, les conventions internationales et de plus en plus par la mondialisation. Nous voulons ainsi montrer qu’on peut appréhender les espaces forestiers autrement que comme des « écosystèmes menacés » ou des « vestiges de la Nature » perdus au milieu de l’espace humanisé : mais plutôt comme des espaces habités et sillonnés depuis des millénaires par des populations très diversifiées, ayant toutes tissé des relations complexes et fortes avec la forêt et dont la plupart pratiquent l'agriculture. En insistant sur les rapports que ces populations forestières entretiennent avec la forêt, nous montrerons comment l’homme a inscrit son histoire et ses histoires dans ce monde d’arbres.