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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes

Nature menacée ou forêt des hommes ?  |  Pour une lecture humaniste des forêts

Pour une lecture humaniste des forêts
La première partie s’intéresse à une question fondamentale : qu’est-ce qu’une forêt ? Cette question est cruciale car le choix d’une définition constitue le socle sur lequel se construisent les rapports politiques, économiques, symboliques et sociaux qui déterminent le devenir des forêts du globe. La forêt nous est tellement familière que nous croyons sa définition universelle et consensuelle. En comparant les points de vue, notamment, des biologistes et des sciences sociales, nous montrerons qu’il n’y a pas de réponse simple et unique à cette question. Nous insisterons aussi sur l’importance des rapports historiques entre forestiers, scientifiques et populations forestières dans la construction de l’image de la forêt ainsi que dans la définition des techniques et des politiques qui lui sont appliquées. 
Nous reviendrons ensuite sur les habitants des forêts, en montrant combien il est important de se méfier des idées reçues. Quelle réalité humaine et sociale se cache derrière l’image d’Epinal des « peuples premiers » et de leur « grande sagesse écologique » ou derrière celle, moins valorisée, des paysans ou des agro-pasteurs brûleurs de forêt ? Quelle place accorder aux autres acteurs de la forêt : ceux qui l’exploitent pour le bois, ceux qui commercialisent ses « menus produits », ceux qui l’étudient, ceux qui la gèrent au nom de l’État, ceux qui prennent sa défense au nom de grandes idées internationales, etc.?

Nous nous intéresserons aussi à la réalité concrète de ces relations, multiples et complexes, entre les hommes et leurs forêts, depuis les aspects techniques à d’autres plus sociaux ou culturels.
En premier lieu, les hommes agissent sur le milieu à partir des représentations qu’ils s’en font ou qu’ils en ont. Ces représentations sont fondées sur l’imaginaire et le symbolique, puis véhiculés par le religieux, mais elles renvoient aussi au réel, à l’histoire et au vécu. Elles construisent une image de la forêt non figée mais qui se renouvelle en fonction des attentes, des besoins, voire des rêves de ceux qui l’ont construite et la vivent. Mais ces images et ces représentations sont toutes différentes pour un indien Yanomami, un essarteur de Bornéo, un pasteur du Haut Atlas marocain, ou un lycéen de France au XXIe siècle. A partir de l’exemple des Karen en Thaïlande, de la forêt d’arganier du Maroc vue via le prisme du regard croisé des paysans et des forestiers, ou encore à travers des dessins d’enfants du monde, nous essayons de montrer combien les représentations de la forêt diffèrent, se complètent ou s’opposent mais révèlent toutes une spécificité, une façon d’être et une biodiversité culturelle précieuse.
Nous présentons aussi la forêt comme un espace pourvoyeur de ressources naturelles et dans lequel s’inscrivent toutes les activités de production : cueillette et chasse, mais aussi agriculture, horticulture, élevage. Il s’agit de nous intéresser aux différentes formes d'utilisation du milieu forestier par les populations locales en fonction de leurs pratiques et de leur degré d'insertion dans l'économie monétaire et commerciale. Nous montrerons qu’il n'existe plus (et depuis longtemps) de populations forestières vivant uniquement de chasse et de cueillette : les hommes ne sont pas de simples « utilisateurs » de la forêt qui se limiteraient à ne prélever que ce dont ils ont besoin. Au contraire, en l'exploitant, ils transforment plus ou moins profondément le milieu forestier : depuis les systèmes d’agriculture sur abattis- brûlis en forêt humide ou le pastoralisme des régions sèches jusqu’à la reconstruction d’agroforêts, les pratiques des populations sur la forêt génèrent des paysages originaux. Ainsi, les Pygmées de la cuvette congolaise ou les Punans d’Indonésie, qui sont parmi les derniers peuples forestiers pratiquant encore un mode de vie relativement nomade, transforment la forêt par petites touches qui correspondent à des zones d’abattis-brûlis actives ou abandonnées, d’anciens campements riches en arbres fruitiers, ou des zones de chasse. Nous insisterons sur la diversité des modèles proposés pour une gestion des ressources qui combinent ou associent tous, de façon plus ou moins intégrée, gestion des ressources « forestières », parfois plus ou moins sauvages, et activités de production typiquement agricole. Même les populations les plus agricoles ont su intégrer dans leurs systèmes de production des composantes forestières variées, comme on peut le voir dans l’île de Java, une des plus peuplées du monde.

Ces pratiques s'intègrent dans une organisation sociale qui définit, à travers des systèmes de règles et d’obligations, la façon dont sont gérés les ressources et les espaces de la forêt. A travers des exemples pris au Maroc, à Sumatra ou sur le Mont Kilimandjaro, nous donnerons un aperçu de la diversité dans la façon d'exercer les droits de propriété et d'accès aux ressources. Nous expliquerons comment le contrôle peut être effectué à différents niveaux d'organisation (société dans sa totalité, lignage, groupe cognatique, famille étendue, nucléaire,...), comment les règles d'usage et de propriété sont justifiées non seulement par référence à la généalogie comme le disent les auteurs, mais aussi en tenant compte des alliances matrimoniales ou politiques et d'une façon générale par une histoire et par des mythes d'origine.
Nous illustrerons aussi les formes d’interaction entre populations locales et forestiers professionnels, en abordant les questions de « gestion communautaire », de « gestion décentralisée » ou de « gestion concertée », ou en exposant les politiques des terres « indigènes » en Amazonie.
Le façonnement des forêts est aussi décidé à d’autres échelles, à travers d’autres acteurs, pour des enjeux reconnus essentiels au niveau international : lutte contre la déforestation, conservation de la biodiversité, atténuation des effets du changement climatique…Autant d’exemples que nous développerons et qui montrent qu’aujourd’hui plus que jamais la forêt est en effet considérée comme un enjeu supérieur, qui implique qu’elle soit gérée pour le bien public par des instances nationales ou internationales spécialisées.