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Les habitants de la forêt sont aussi (surtout) des agriculteurs

Agriculture sur brûlis

Les forêts tropicales abritent les dernières populations de chasseurs-cueilleurs du monde, comme les Punan de l'intérieur de Bornéo, les Pygmées de la cuvette congolaise, les Mikea de Madagascar ou les Maku de l'Amazonie.
Ces groupes se nourrissent principalement de ressources forestières naturelles : viandes diverses, poissons et crustacés, insectes, miel, fruits et feuilles, en se déplaçant au gré des saisons de fructification ou des mouvements des animaux. Cependant, la forêt ne fournit pas tout. Même si elles possèdent de toute évidence les connaissances et les techniques nécessaires pour se nourrir entièrement en forêt, la plupart de ces sociétés forestières ne sont que partiellement autonomes sur le plan alimentaire (et ceci probablement depuis longtemps) et leur recours à l’agriculture est important, même s’il peut prendre des formes variées.
Il peut s’agir de ce qu’Edmond Dounias a qualifié de « paraculture » (Documentation IRD : La paraculture des ignames sauvages - pdf) : une forme d’exploitation d’une ressource sauvage qui s’apparente à une production agricole, bien qu’elle n’en soit pas une. Cette paraculture consiste en des pratiques situées à l'interface de la production « naturelle » (= produite par les mécanismes naturels) et de la production forcée (= contrainte par des techniques particulières : plantation, fumure, domestication). Ces pratiques sont variées : certaines visent à favoriser la régénération des espèces recherchées, d’autres à contrôler la disponibilité de ressource (en apparence) « sauvages », afin qu’elles répondent à diverses exigences, d’autres enfin visent à enrichir les peuplements naturels. Elles se retrouvent chez de nombreux groupes de cueilleurs. Par exemple, les Pygmée Aka qui consomment des ignames sauvages réenfouissent la tête ligneuse des tubercules après leur déterrage de façon à favoriser la reprise. Les Kubu à Sumatra, les Punan à Bornéo, les Chenchus en Inde, certains Aborigènes en Australie ou aux iles Andaman, font de même : les kubus possèdent même de véritables « jardins » d’ignames en forêt. Ces pratiques s’accompagnent de protections magico-religieuses et d’appropriation individuelle des pieds d’ingame, appropriation fondée sur la primauté de déterrage.

Des pratiques similaires s’observent pour d’autres espèces d’importance vivrière et culturelle majeure chez certaines populations, comme les palmiers à moelle féculente que l’on retrouve à Bornéo (Eugeissona utilis), ou de Sumatra jusqu’en Papouasie (Metroxylon sagu) : là aussi il s’agit de rationaliser la production des palmiers tout en les maintenant dans leur environnement naturel à travers des techniques et des pratiques qui transforment la ressources sauvage en bien social ; que l'on possède, que l'on entretient et protège, que l'on gère dans le temps et que l'on peut transmettre. D’autres techniques qui se situent à la limite entre le fortuit et le volontaire accentuent la production du milieu naturel.
Ainsi, la consommation de fruits sur les lieux de campement amène souvent à la constitution de « bosquets » d’arbres fruitiers, issus de la germination des graines. La fréquentation (parcours de chasse et cueillette, anciens lieux habités) et certaines pratiques (plantation, réserves enterrées chez les Kayapo) sont réputées favoriser les ‘chataigneraies’ de Bertholletia excelsa, la noix du Brésil. Pour certains fruits considérés comme des aliments culturels, comme le durian à Sumatra ou à Bornéo, la constitution de bosquets fruitiers est fortement encouragée par des pratiques de protection des plantules et des jeunes arbres, et il s’agit alors de véritable culture fruitière spécialisée en forêt.

Les chasseurs-cueilleurs ont aussi recours à l’agriculture, en particulier pour la production de féculents (riz, manioc, bananes), soit en établissant eux-mêmes des cultures sur abattis-brûlis, soit à travers les relations qu’ils entretiennent avec les populations voisines d'agriculteurs : dans ce cas le riz ou le manioc est échangé contre des produits forestiers d’intérêt commercial dont les populations forestières assurent la collecte.

La plupart des populations forestières d’aujourd’hui ne sont pas (ou ne sont plus, depuis longtemps) des chasseurs-cueilleurs. Elles pratiquent l’agriculture, mais avec des techniques, des croyances et des organisations sociales très variées.
L'agriculture sur abattis-brûlis a été pendant longtemps la forme dominante d’agriculture en zone forestière. Cette forme d’agriculture est cyclique, elle consiste en une alternance entre des phases de culture (entre 1 et 4 ans) et des phases de repos (les jachères, entre 5 et 50 ans) qui permettent aussi bien la reconstitution de la fertilité que la lutte contre les parasites des cultures. Ces phases de « jachère » ne sont pas des phases improductives, au contraire : quand elles sont récentes, les parcelles en jachère contiennent encore des cultures comme les bananiers ou les papayers. Plus âgées, elles peuvent comporter des ressources cultivées (arbres fruitiers) ou des espèces qui attirent le gibier. De plus, de nombreuses plantes spontanées sont collectées pour diverses utilisations (nourriture, pharmacopée, rituels, ornements, matériaux de construction, d’équipement).

L'agriculture sur abattis-brûlis reste aujourd’hui importante mais n'existe, comme mode de production exclusif, que pour quelques ethnies particulières, ou, de façon transitoire, pour certains groupes de migrants sans terre et surtout sans moyens. Par exemple, 14% seulement du riz pluvial produit à Sumatra est encore cultivé de façon « traditionnelle » sur l’abattis. Partout ailleurs, l’abattis n'est plus qu'une composante, d'un système agricole qui comprend aussi des rizières irriguées, des champs de cultures annuelles sèches (manioc, maïs...), et des jardins de plantes pérennes. La plupart des agriculteurs en zone forestière sont ainsi des « pluriactifs », entretenant à la fois des abattis, des jardins de légumes, des plantations commerciales, des agroforêts. Ils ont aussi fréquemment recours à des activités telles que la chasse, la pêche et la cueillette mais aussi au salariat de façon plus ou moins longue, selon les besoins de la famille ou du groupe et les opportunités. Il est ainsi commun, en Indonésie ou au Cameroun, que les jeunes hommes aillent passer quelques années à travailler en dehors du village pour aider la famille et se constituer un pécule qui leur permettra de s’installer et de prendre femme.

Cependant, la forêt reste toujours essentielle : il n'y a pas de population agricole en milieu forestier qui n'équilibre son alimentation ou son économie par des produits sauvages très variés. Les fruits et les légumes de la forêt, la viande de brousse, le poisson, complémentent la diète quotidienne. Les aliments forestiers peuvent aussi assurer une certaine sécurité lors de mauvaises récoltes ou durant la période dite de soudure. Ainsi, les agriculteurs forestiers d’Indonésie ont pu survivre grâce aux nourritures forestières lors des deux grandes sècheresses consécutives de 1997 et 1998 qui avaient détruites toutes leurs récoltes,. D’autre part, la collecte de produits forestiers pour la vente représente un apport parfois important de revenus monétaires. Dans les années 1990, à la demande des grossistes en produits forestiers non-ligneux, les horticulteurs des îles Mentawai à l’ouest de Sumatra sont partis à la recherche du bois d’aigle, produit très prisé dans les pays Arabes. Les quantités collectées ont été telles que ces populations qui vivaient jusqu’alors relativement en dehors des circuits marchands se sont retrouvées à la tête de sommes colossales (un kilogramme de bois d’aigle de bonne qualité se vendait aux environs de 1000 dollars). A Bornéo, la vente des produits forestiers permet de payer la scolarité des enfants, d’acheter un moteur hors-bord ou une tronçonneuse, de refaire le toit d’une maison. Au Cameroun, lorsque les cours du cacao s’effondrent, les peuples des forêts se tournent alors vers la chasse ou la pêche pour combler le manque à gagner des ventes de cacao qui n’ont pas rapporté assez. Au Brésil, les collecteurs de caoutchouc ou de noix du Brésil font aussi de la farine de manioc et sont désormais habitués à diversifier leurs activités en fonction du marché et des opportunités en ville ou en forêt.

Les pratiques agricoles au sens large (de la paraculture à l’agroforêt composée de cultures ou d’espèces pérennes), permettent aussi la constitution de patrimoines : des biens reconnus par la communauté, transmissibles aux « descendants », et qui de ce fait fondent à la fois l’économie et l’identité des lignages. Elles permettent la constitution de territoires appropriés, et introduisent la diversité des milieux d’exploitation et des espèces dans ces territoires.
Pour les populations qui y habitent et en tirent leur subsistance, la forêt est plus qu’un « garde-manger » ou un compte en banque vivant. Elle est un milieu de vie, appréhendé à travers le filtre des représentations, et transformé par petites touches à travers des techniques « agricoles » mais pas seulement d’une rare diversité. Elle est aussi un espace d’apprentissage, d’acquisition et de transmission de savoirs en général mal perçus, mal compris par l’extérieur.

Ces populations pratiquent une agriculture adaptée aux contraintes du milieu, qui s’est développée et affinée au cours des millénaires. Cette agriculture forestière a façonné de manière durable l’environnement forestier, mais sans bouleverser ses principes de fonctionnement ni ses conditions de reproduction. De ce fait, elle demanderait à être mieux connue, reconnue, comprise et valorisée. Il faudrait pour cela l’aborder dans sa diversité, comprendre la complémentarité entre tous ses faciès : cueillette et paraculture, agriculture sur abattis-brûlis, collecte commerciale, culture permanente, agroforêts. Comprendre les liens entre techniques et pratiques sociales. Comprendre comment et pourquoi cette façon de considérer et détourner les processus écologiques  naturels pour produire et vivre n’ont pas abouti, comme en France par exemple, à des paysages où la forêt et le champ sont définitivement dissociés, où les espèces sont soit sauvages soit domestiquées, et où les hommes sont agriculteurs, forestiers ou … citadins mais jamais les trois à la fois.
Et comprendre tout ceci avant que le développement ou la mondialisation n’ait transformé tous ces agriculteurs forestiers en planteurs de soja ou de palmiers à huile en liant leur destin à des entreprises qui les ignorent.

Rizières en agroforêts à Bali
Rizières en agroforêts à Bali
Rizières en agroforêts au Laos
Agriculture sur brûlis
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