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Des forêts et des hommes

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Autres gestionnaires et utilisateurs de la forêt :
forestiers, commerçants, ONG, chercheurs

Travailleurs dans les plantations d’eucalyptus, Sumatra

À l’image de la forêt « vierge », parcourue par de rares et difficilement observables sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui persiste dans les représentations occidentales, on peut aussi aujourd’hui opposer une autre réalité : les peuples des forêts tropicales ne sont plus seuls dans leurs forêts. En effet, ces dernières sont désormais l’objet de convoitises à cause de leurs ressources (souterraines, forestières, phamaceutiques, génétiques, halieutiques…).

Par exemple, il n’est pas rare dans une forêt du Sud-Cameroun, éloignée de tout centre urbain, de croiser des hommes d’affaires internationaux chargés d’étudier l’impact de la mise en place d’un barrage, des chercheurs en écologie qui étudient les plantes à fourmis ou la dispersion des graines par les éléphants, des consultants qui évaluent les besoins des populations pour les mesures de compensation du pipeline Tchad-Cameroun, des chercheurs d’or ou de poissons d’aquarium, des collecteurs d’Iboga (narcotique) ou de musiques traditionnelles, des ONG de développement, des bailleurs de fonds venus admirer l’école construite par un projet de développement pour remercier les populations, des exploitants forestiers en prospection, des commerçants venus de loin pour acheter produits vivriers et cabosses de cacao, des touristes et des hommes politiques de retour au village. Contrairement à l’image d’Epinal des forêts éloignées de tout et vides d’hommes, les forêts d’aujourd’hui sont le théâtre « d’un défilé incessant d’acteurs appartenant à des projets divers » (citation d’un villageois congolais). On peut donc les considérer comme l’un des symboles de la globalisation et de l’intérêt mondial croissant porté aux forêts tropicales.

Cet engouement (souvent intéressé) pour la forêt tropicale n’est pas récent, comme en attestent le grand nombre de rapports d’explorateurs qui en font un état des lieux pour les administrations de leurs pays. Mais aujourd’hui la diversité des acteurs extérieurs entraîne des conflits liés aux divergences d’intérêts sur les espaces et les ressources des forêts. Ces différents sont créés par de nouvelles situations de gestions et d’usages parfois totalement contradictoires. Cela n’est pas sans répercussion sur les populations forestières qui se trouvent parfois prises en otages de conflits économiques voire politiques ou encore qui sont instrumentalisés par certains acteurs sans toutefois en tirer parti.

À Madagascar par exemple, les espaces forestiers font l’objet d’un important processus de protection, les ONG de conservation et le gouvernement, suite à la déclaration du Président Ravalomanana en 2003, ont entrepris d’augmenter la surface des aires protégées de cette île en mettant sous décret de protection pratiquement toutes les forêts du pays. Parallèlement à cela, ces mêmes forêts comptent pour la grande majorité un nombre très élevé de carreaux miniers (parcelles d’exploitation du sous-sol), déjà attribué à des entreprises d’exploitation de l’or, des pierres précieuses (saphirs, rubis et diamant depuis peu), d’ilménite, uranium… On voit dès lors la contradiction qui s’impose ici comme une évidence : comment concilier exploitation minière (qui nécessite la destruction du couvert forestier), la conservation de la biodiversité et le respect voire le développement des populations rurales ? Il en est de même avec une majorité des projets de création de nouvelles aires protégées dans lesquelles les populations rurales sont le plus souvent exclues.

Dans les années 1990 au Brésil, l’exploitation illégale du bois d’acajou (Switenia macrophylla) dans les terres des Kayapo a suscité de nombreuses polémiques, autant parmi les agents externes, exploitants et défenseurs de la forêt, que les indiens eux-mêmes. Les désaccords internes (faut-il vendre ce bois qu’on nous vole ?) ont été à l’origine de très sérieux conflits, de scissions, de marginalisation de leaders et de groupes compromis dans ce commerce aujourd’hui abandonné. Les ressources de la forêt constituent aussi une menace pour les peuples qui l’habitent. La moitié de la superficie de la Terre Indigène Yanomami fait déjà l’objet de plusieurs centaines de demandes de permis de prospection ou d’exploitation duement enregistrées au Département national de production minière alors qu’on discute les règlementations des activités minières dans les territoires amérindiens. Les pressions toujours plus fortes sur les ressources naturelles, les projets législatifs sur l'exploitation minière ou le code forestier constituent, à moyen et long terme, un défi considérable pour la forêt amazonienne et pour ses habitants.

La forêt tropicale est de nos jours aussi un sociosystème multiscalaire dans lequel se confrontent les représentations et les intérêts de nombreux groupes d’acteurs avec lesquels les habitants de la forêt, les peuples qui y vivent depuis des millénaires, doivent désormais compter.

Planteurs de café à Sumatra
Planteurs industriels de palmier à huile, Sumatra
Exploitants forestiers à Bornéo
Récolte des écorces de cannelle