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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Les habitants de la forêt

Les « peuples de la forêt » : des mythes aux réalités

Bivouac et types de Pounans dans la forêt

L’imaginaire occidental a longtemps peuplé les forêts tropicales de « sauvages ». On parle aujourd’hui de « peuples premiers », de « populations indigènes », ou de « sociétés naturalistes ». Mais sous cet habillage verbal politiquement plus correct, et malgré l’avancée de connaissances scientifiques sur ces peuples, les mythes demeurent : il reste toujours difficile d’envisager les habitants des forêts du Sud autrement que sous la forme de petits groupes plus ou moins nomades mais dotés de connaissances irremplaçables, habillés de pagnes et parés de plumes colorées , vivant de façon rudimentaire de chasse et de cueillette mais toujours en harmonie avec une nature qui les entoure, forcément  luxuriante.

Les gouvernements des pays dans lesquels vivent ces populations les considèrent souvent comme « attardées ». Ils tentent, de façon diverses, de les amener progressivement à sortir de la forêt et à entrer dans la « civilisation ». Ils s’appuient souvent sur les missionnaires pour une telle entreprise. Survival International note que « depuis cinq cents ans, les missionnaires chrétiens sont à la source des premiers contacts établis avec les tribus et la pratique continue de nos jours » (Tribus non contactées - pdf). En 1993, un prédicateur indonésien exhortait les Punan de Bornéo à sauver leur âme : « sortez de la forêt, Dieu n’est pas dans la forêt, il n’y a que le diable, sortez de la forêt et vous serez sauvés »… La réalité est peut-être plus cynique : comme l’ont montré les luttes des Punan de Malaisie dans les années 90, les populations représentent souvent un problème pour les compagnies d’exploitation forestière ou les grandes plantations et les agriculteurs migrants soutenus par les politiques publiques des grands États forestiers, car elles les empêchent d’accéder librement aux ressources de la forêt. Tous ces colons représentent d’ailleurs la menace la plus redoutable pour les populations forestières, comme l’ont montré les exactions menées en Amazonie par les chercheurs d’or et autres aventuriers de la grande sylve.

Par ailleurs, les populations forestières pratiquant l’agriculture sur abattis-brûlis (plus de 300 millions de familles à travers le monde) sont tenues responsables de la déforestation par de nombreuses instances nationales et internationales (suite101.fr : La déforestation en zone tropicale). Cette vision culpabilisante des agriculteurs forestiers tire ses racines d’une bataille séculaire entre paysans et forestiers, elle a été reprise par les administrations coloniales et a justifié nombres de politiques de « déguerpissement » et de sédentarisation des populations forestières, accusées d’être la principale pour les écosystèmes forestiers et les richesses qu’elles abritent.

Pour de nombreuses organisations non gouvernementales occidentales, au contraire, les peuples indigènes sont considérés comme des « gardiens de la forêt », détenteurs d’une sagesse écologique, qui vivent donc en communion avec leur milieu, « toutes leurs cellules sont en phase avec la Terre nourricière » (terresacree.org). Leurs savoirs et leurs pratiques, forgés par des milliers d’années de cohabitation avec les arbres, sont considérées comme intrinsèquement durables : « Les populations locales utilisent des systèmes hautement sophistiqués pour produire leur nourriture ; et cela toujours dans le plus grand respect de l'environnement » (terresacree.org). Le recensement et la protection de ces savoirs constituent une des pistes pour assurer une meilleure gestion des forêts.

L’Indonésie compte entre 40 et 65 millions de personnes vivant sur les terres forestières, les Philippines 24 millions, l’Afrique Centrale de 25 à 30 millions. L’Amazonie compte 250 000 indiens et un nombre encore plus important de caboclos, populations métissées installées au bord des fleuves et pratiquant une horticulture de subsistance. Une grande partie de ces habitants de la forêt en dépendent entièrement pour obtenir leur nourriture quotidienne, leurs matériaux, leurs revenus et leur reproduction sociale, à travers des systèmes complexes et adaptés qui associent chasse, pêche, cueillette, collectes commerciales (ou extractivisme), agriculture sur abattis-brûlis, arboriculture et agriculture permanente.

Ces populations doivent-elles être considérées comme peu voire non développées, fragiles et étroitement dépendantes des ressources naturelles, comme des gestionnaires précautionneux des richesses forestières, vivant dans une certaine abondance, en équilibre avec la nature, ou alors comme une menace pour les écosystèmes du fait de leur pauvreté chronique et de leurs techniques agricoles rudimentaires ? Vivent-elles dans une « éternité anhistorique » ?, Sont-elles des reliques du passé ou bien nous montrent-elles des alternatives à modernité ? Combien d’entre elles possèdent un mode de vie nomade ? Combien d’entre elles vivent à l’écart du monde moderne, en autarcie totale, loin de la folie des marchés et de l’influence  des politiques ? Leurs pratiques et leurs savoirs sont-ils dignes d’intérêt pour l’humanité en général, ou leurs modes de vie sont-ils archaïques et inefficaces au point de devoir laisser la place à une économie développée et moderne ?

Ces questions nécessitent des réponses claires, car la façon dont ces populations sont décrites et qualifiées influe sur la façon dont elles sont perçues puis considérées et vient souvent légitimer la façon dont les lobbies financiers vont exploiter les forêts avec l’approbation intéressée des gouvernants. Les voir comme des chasseurs-cueilleurs, pratiquent un nomadisme primitif, permet de mettre en place des politiques de sédentarisation, de contrôle et d’intégration forcées. Les considérer comme des reliques du passé et disqualifier leurs pratiques justifie la mise en place de programmes de développement destinés à leur apprendre la « bonne » façon de cultiver et de mener une vie « moderne ». Les accuser de détruire la biodiversité, en les considérant comme des « voleurs de forêt », permet d’annihiler leurs droits et de justifier l’allocation de terres aux grandes compagnies forestières ou aux planteurs de palmier à huile, comme c’est le cas en Indonésie ou en Afrique. Mais, à l’inverse, le fait de les considérer comme les « sauveurs » de la planète permet de se défausser de certaines responsabilités vis-à-vis de ces populations ou de la gestion durable des ressources forestières et de nier les évolutions voire les adaptations aux changement rapides auxquelles ces populations ont à faire face à l’heure actuelle

Entre ces deux extrêmes, que peuvent apporter les résultats de la recherche ?