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Des populations souvent marginalisées et menacées

Les Karen en Thaïlande  |  Les Kayapó au Brésil

Les Karen en Thaïlande
En moins de 200 ans, les Karen passèrent en Thaïlande d'une position privilégiée avec un rôle politique, économique et stratégique, à une situation précaire de groupe minoritaire qui fit d'eux des parias au sein même de leur territoire. Cette marginalisation généra amertume et frustration comme cela fut l’exprima par écrit dans les médias thaïlandais un chef cérémoniel karen du village de Sanee Pong pour qui "les ancêtres Karen, nos ancêtres ont eu tort d’avoir raison». Il résumait ainsi le paradoxe de leur situation : leurs ancêtres avaient vécu en harmonie avec la forêt sans le détruire; depuis leur arrivée en Thaïlande ils avaient respecté la nation thaïe au point de combattre l'envahisseur birman (Renard 1980); certains d'entre eux avaient reçu, des princes thaïlandais, des titres de propriété pour les terres qu'ils occupaient. Aujourd'hui les Karen estiment n’avoir aucune reconnaissance de tout cela et sont les “oubliés” du développement, alors que les destructeurs de forêt (Hmong et Yao selon les Karen), ou ceux installés depuis peu en Thaïlande (Mon de Birmanie), qui ne respectent ni le pays, ni le roi, reçoivent des aides gouvernementales et même des titres de propriété pour des territoires qu'ils ont parfois “volés” aux Karen (Moizo 1993 : 120).

Les Karen sont menacés d'exclusion d’un grand parc national, classé par l’UNESCO patrimoine mondial de l’humanité, qui englobe les territoires de plusieurs villages tricentenaires,  car aux yeux des autorités Thaï ces populations représentent une menace pour l'environnement (Buergin 2001). En réponse les Karen mettent en exergue un statut “d’enfants de la forêt” et un rôle d'intermédiaire entre les dieux et les hommes pour assurer le maintien de l'harmonie du monde naturel, comme cela leur avait été reconnu autrefois par le monarque thaï fondateur de la Thaïlande moderne. Dans cette Thaïlande contemporaine, les Karen cherchent les traces de leur passé, la forêt est leur mémoire collective comme l'attestent leurs chants, leurs poèmes, et leurs proverbes relatifs au monde sylvicole. Leur adaptation écologique aux conditions actuelles est significative de leur position intermédiaire entre le monde sauvage et le monde civilisé. Leur perception de la nature, le respect des divinités et de l'âme du riz, tant par les aspects cérémoniels qu'au cours des cycles agricoles, donnent aux Karen une place privilégiée dans leur milieu qu'ils conservent en y maintenant un équilibre écologique de plus en plus menacé de l'extérieur. Les Karen, désespérés, renoncent à lutter et se replient de plus en plus profondément en forêt tout en refusant les aides alimentaires d’ONG et du gouvernement Thaïlandais.

Forêts locales contre forêts d’Etat en Indonésie
L’histoire des forêts en Indonésie se confond avec celle d’un long et laborieux processus de constitution du « Domaine Forestier de l’Etat » aux dépens des communautés locales.
En effet, la forêt constitue depuis longtemps un enjeu à la fois idéologique, géopolitique et économique. Le contrôle des populations forestières a commencé avec les grands royaumes javanais, et s’est poursuivi pendant trois cents ans de domination hollandaise durant lesquels les forestiers coloniaux ont imposé une conception occidentale de la forêt, conçue pour la production ou la protection, mais jamais comme milieu de vie. Aujourd’hui, la forêt est une ressource stratégique, mais elle reste fondamentalement antagoniste des concepts de civilisation et de développement.

Avec la Loi Forestière de 1969, l’Etat indonésien a fixé les limites et les fonctions du domaine forestier national. Ainsi, 74% du territoire est devenu propriété légale de l’Etat et passé sous la tutelle du Ministère des Forêts. Cette loi « reconnait » les droits coutumiers, du moins tant qu’ils “n’interfèrent pas avec les intérêts supérieurs de la Nation”. La formulation reste suffisamment ambigüe pour permettre les interprétations les plus larges comme les plus étroites. C’est ainsi que lorsque l’Etat a voulu imposer les concessions d’exploitation forestière, puis, surtout, l’octroi de centaines de milliers d’hectares à des compagnies privées pour la plantation du palmier à huile, les droits des populations locales sont devenus quantité négligeable (voir par exemple : hempad.free.fr : mémoire d'Éric Le Bihan - pdf). L’usage de la force, le recours à l’armée, ont parfois été nécessaires pour contenir la colère des populations spoliées.

Homme Karen