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Les habitants de la forêt ne vivent pas à l’écart
du monde moderne

homme au chapeauLes reportages sur les peuples des forêts tropicales nous montrent des populations isolées, à des journées de marche ou de pirogue des premiers villages, parfois sans aucun contact avec l’extérieur. Il existerait même encore des populations vivant « à l’âge de pierre » (Le Nouvel Observateur : Des Papous vivant dans les arbres reconnus par l'Indonesie). Le regard que porte le monde extérieur sur ces peuples est constitué d’un mélange de curiosité et d’incompréhension craintive, mais aussi de fantasmes.
Des journalistes sont allés jusqu’à inventer des « découvertes » de peuples « non contactés », véritables « reliques du passé » (www.sciencepresse.qc.ca : L'affaire Tasaday; www.programme.tv : Dans la nature avec Stéphane Peyron - Irian Jaya).
Les villages dans lesquels vivent les populations des forêts tropicales sont souvent enclavés : il n’y a que peu de voies carrossables en forêts tropicales, et les rivières ne sont que rarement navigables  Pour autant, cela ne veut pas toujours dire que ces populations sont isolées du monde, dépourvues de contacts avec d’autres populations et ignorantes vis à vis de l’extérieur.
Une première évidence à rétablir concerne l’ancienneté des contacts entre populations forestières et populations « extérieures (non forestières). Ces contacts ont été la plupart du temps établis par l’entremise  des échanges marchands. Ainsi, des relations entre les peuples des forêts indo-malaises et les empires chinois du Sud sont attestées dès le IIe siècle de notre ère. elles s’organisaient autour du commerce de produits forestiers tels que les résines, les plumes d’oiseau et les cornes de rhinocéros. Ces échanges se sont considérablement structurés et diversifiés par la suite, s’accompagnant d’imprégnations culturelles et religieuses ou d’apports techniques. Toujours en Indonésie, l’ouverture des routes commerciales vers l’Inde dès le VIe siècle a permis à l’Hindouisme de pénétrer dans l’archipel, et les contacts avec le Moyen Orient, en particulier pour le commerce des encens précieux, a favorisé l’arrivée de l’Islam à Sumatra vers le IXe siècle. Enfin, les échanges avec les Occidentaux (Hollandais, Portugais, Français), arrivant dans l’archipel à partir du XIVe siècle à la recherche des épices (muscade, poivre, girofle), ont profondément modifié l’histoire des peuples forestiers. Les contacts n’étaient pas nécessairement directs, mais se faisaient de proche en proche, à travers les intermédiaires impliqués dans les échanges. On trouve encore dans certains villages de l’intérieur de Bornéo des céramiques chinoises ou indiennes, traces de ces anciens échanges déjà mondialisés. En Amérique du Sud, les archéologues ont mis en évidence un important développement de l’Amazonie avant l’arrivée des Portugais (www.larecherche.fr : Amazonie, terre de cultures). Il est maintenant prouvé que les populations amazoniennes d’alors, beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui, certes échangeaient entre elles, mais envoyaient aussi des produits de la forêt (animaux, cacao, plantes médicinales, produits manufacturés) aux populations andines, ce qui montre qu’il existait des routes commerciales des Andes à l’Amazonie.

Aujourd’hui, la plupart des peuples des forêts tropicales sont en contacts réguliers avec le monde extérieur : ils commercent avec lui, parfois à longue distance, envoyant aux quatre coins du monde des produits aussi divers que des nids d’hirondelle, des résines odorantes, du café, du cacao, du latex d’hévéa, des noix (dont la fameuse noix du Brésil) ou des poissons d’aquarium. Ils s’habillent de T-shirts et de jeans, utilisent des produits manufacturés, consomment les boissons gazeuses et aliments les plus connus, ont accès aux technologies modernes (radio, pirogues à moteurs, tronçonneuses, fusils, mais aussi télévision, téléphone portable, ordinateurs), et intègrent dans leur vie quotidienne de nombreux éléments de la culture mondialisée. Ils sont au fait des changements du monde, même le plus lointain. Certaines populations semblent cependant refuser tout contact avec le monde moderne. Selon Survival International, cela concernerait une centaine de petits groupes constitués des survivants -ou des descendants de survivants- de massacres et d’épidémies survenus lors de contacts avec des représentants du « monde extérieur » (www.survivalfrance.org : Tribus non contactées - pdf).

Le second constat est celui de l’extrême mobilité des populations forestières, même si elles ne sont pas nécessairement nomades. Aujourd’hui, ces déplacements concernent à la fois des échanges sociaux, la recherche de produits forestiers pour la consommation du groupe ou le commerce à longue distance, et la recherche de travail. Ainsi, les Kubus de Sumatra, qui se nourrissent essentiellement de produits forestiers (viandes et fruits) et sont spécialisés dans la collecte commerciale de produits comme les rotins ou des résines, doivent pratiquer un nomadisme quasi perpétuel à la recherche de ces produits dont les saisonnalités sont différentes. Les Punan de Borneo parcourent des centaines de kilomètres pour suivre les migrations saisonnières des bandes de sangliers blancs (www.cefe.cnrs.fr : Edmond Dounias - De sacrés cochons ! - pdf). Quand ils ne chassent pas le sanglier, ils passent de longues semaines à parcourir leurs forêts à la recherche de bois d’aigle, qu’ils vendront à prix d’or à des commerçants venus en pirogue des centres urbains situés loin en aval sur le fleuve. Par ailleurs, ces Punan migrent régulièrement d’Indonésie à la Malaisie pour se faire embaucher comme scieurs dans les exploitations forestières. De même les Zafimaniry, peuples des forêts de l’est malgache, exploitent le bois pour en faire des sculptures et des marqueteries, qu’ils viendront vendre au bord de la route nationale voire jusque dans la capitale Antananarivo. Ces bois précieux prélevés avec parcimonie par ces groupes de sculpteurs avertis se retrouvent parfois dans le mobilier de luxe de nos hommes politiques occidentaux. Enfin, les pêcheurs Wayanas de Guyane, représentent l’exemple type d’une sociétés qui a su se parer des attributs jugés utiles de la modernité (moteurs sur les pirogues, fusils, congélateurs pour transporter le poisson…), tout en préservant leur mode de vie et d’acquisition des ressources. Ces derniers respectent les cycles écologiques de pêche pour permettre à la ressource de se reconstituer mais ils pratiquent désormais une pêche familiale et commerciale (www.science.gouv.fr : L'expédition Nivrée 2000).

Les « agriculteurs itinérants » ne sont pas des nomades qui déplacent leur campement à chaque saison agricole. Ils habitent des villages permanents, où les villageois sont mobiles : les familles vont s’établir en forêt, près de leur champ ; lorsqu’approche la saison de la récolte, les hommes partent loin en forêt pour récolter des produits commerciaux puis, ils vont en ville pour travailler contre rémunération. Les jeunes migrent pour leurs études, pour travailler et obtenir un peu d’argent avant de se marier et de s’établir au village. Dans certaines régions, les sites des villages eux-mêmes peuvent changer pour diverses raisons : disputes au sein du groupe, épidémies ou décès en série, recherche de nouvelles terres, rapprochements avec d’autres groupes, ceci est valable pour la plupart des populations forestières de la planète.
Les espaces forestiers sont donc habités et sillonnés depuis des millénaires. Comme le note Serge Bahuchet, « à long terme, il ne fait pas de doute que la forêt a été longuement traversée, de proche en proche, par des mouvements de migration » (www.ecologie-humaine.eu : Quel avenir pour les peuples des forêts tropicales ? - pdf). L’auteur ajoute également, dans une formule aussi brillante que lapidaire, qu’ « il n’y a plus de forêts vierges »! En témoignent par exemple ces tombes mégalithiques de Bornéo, aujourd’hui éloignées de tout village, mais signes d’une occupation dont personne n’a gardé mémoire. Ou encore les nombreux « ilots » fruitiers noyés dans l’épaisseur forestière, qui marquent la place d’anciens villages et sont encore visités par les descendants de ceux qui ont planté ces arbres.
La forêt a aussi abrité de grandes civilisations : l’empire Maya en Amérique centrale, le royaume hindouiste de Srividjaya à Sumatra, le royaume khmer au Cambodge… Ces civilisations ont profondément transformé la forêt. Certaines ont disparu ou sont moins dominantes  et leurs traces sont aujourd’hui recouvertes par la végétation (photo). D’autres ont prospéré et se sont peu à peu transformées.

porte-bébé
petite fille avec parapluie
Bois d’aigle
Tombes mégalithiques de Bornéo
«Ilots » fruitiers noyés dans l’épaisseur forestière