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Des forêts et des hommes

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Les peuples de la forêt ont une grande sagesse écologique :
la question des savoirs locaux

Préparation du rotin pour les nattes, Bornéo

Pour les opinions publiques des sociétés industrielles, les populations forestières incarnent aujourd’hui des sociétés idéales qui auraient, contrairement au monde occidental, réussi à préserver l'équilibre primordial entre l'homme et la nature. Le savoir des populations autochtones peut ainsi représenter un caractère essentiel dans l'instauration d'une gestion et d'une exploitation plus respectueuses des forêts tropicales (terresacree.org).
Comme le note l’anthropologue Philippe Descola, Il est exact que les populations indigènes des forêts tropicales constituent « des sociétés de botanistes et de pharmacologues avisés » et qu’ils « ont su mettre en œuvre des stratégies d'usage des ressources qui, transformant de manière durable leur environnement, ne bouleversaient pas pour autant ses principes de fonctionnement ni ses conditions de reproduction » (www.larecherche.fr : Les cosmologies des Indiens d'Amazonie).
Cependant, depuis la période coloniale et jusque vers la moitié des années 1970, la perception était tout autre : les habitants des forêts étaient généralement considérés comme des destructeurs de forêt à cause de leur ignorance, de leurs pratiques archaïques (par exemple l’agriculture sur abattis-brûlis ou le pâturage extensif) et de leur insouciance du lendemain. Cette perception a toujours cours, en particulier auprès des organismes officiels de gestion des forêts dans les pays du Sud, mais aussi auprès de grands organismes internationaux de conservation qui n’hésitent pas à rendre les populations du Sud les premières responsables de la déforestation.
Cependant, dès le début des années 1960, puis de façon plus appuyée dans le sillage de la Conférence de Rio en 1992, l’attention des scientifiques et des gestionnaires s’est portée sur l’importance, pour la planète dans son ensemble, des « savoirs traditionnels des communautés autochtones et locales », c'est-à-dire des savoirs locaux relatifs à l’usage, à la gestion et à l’appropriation de la nature (L’UNESCO définit le terme de « savoir local et autochtone" comme « l’ensemble cumulatif et complexe de savoir, savoir-faire, pratiques et représentations qui sont perpétués et développés par des personnes ayant une longue histoire d'interaction avec leur environnement naturel » (unesco.org : Qu'est-ce que les savoirs locaux ?).
Les efforts de recherche sur les « savoirs écologiques traditionnels (TEK)» au sud et sur les « savoirs paysans » au Nord, ont peu à peu amené à la reconnaissance par la communauté internationale du fait que les savoirs techniques occidentaux ne sont pas les seuls qui soient légitimes et pertinents pour gérer la nature. Cette reconnaissance des savoirs locaux s’est cristallisée dans la Convention sur la diversité biologique, signée à Rio en 1992, affirmant à la fois leur légitimité et le besoin de protection et de valorisation.
Les savoirs locaux sont aujourd’hui une pièce maîtresse du discours du développement durable, et les approches par les communautés et leurs savoirs imprègnent tout le paysage concret du développement (de la recherche aux projets) dans le domaine de la gestion des espaces forestiers. Ces savoirs sont considérés tout à la fois comme caution et garants de la gestion durable de la forêt, et comme des éléments des patrimoines locaux, qu’il convient de conserver et de valoriser au même titre que les diverses composantes de la biodiversité. Les industriels (en particulier des firmes pharmaceutiques et cosmétiques) n’ont pas été en reste : ils s’y sont largement intéressés, espérant y trouver une mine d’informations sur des principes actifs « verts ». Aujourd’hui, ces savoirs sont considérés comme des éléments des patrimoines locaux, qu’il convient de conserver et de valoriser au même titre que les diverses composantes de la biodiversité.
Cette mise en avant des savoirs locaux comme une solution miracle, quasi universelle, pour « mieux » gérer la forêt a donc opéré selon deux plans complémentaires : un plan écologique (dans la gestion concrète des espaces, avec une meilleure mise en avant des connaissances locales sur les plantes, les animaux, sur les dynamiques des écosystèmes), et un plan économique (valorisation par le marché : produits locaux liés au « terroir » et à l’ « identité », inventaires des savoirs valorisables par des fabricants de cosmétiques, des firmes agroalimentaires…).
La mise en avant des savoirs locaux a eu pour conséquence :

L’étude des savoirs locaux différents des nôtres a aussi montré que production et conservation ne sont pas opposées, comme on le pense habituellement dans le monde moderne mais constituent les deux faces d’une seule et même réalité issue d’un mode particulier de rapport à la nature (le nôtre). Les savoirs locaux à l’origine des forêts locales, qu’elles soient marquées par l’agriculture sur abattis-brûlis, l’agroforêt ou le pastoralisme, semblent offrir une vision alternative du traitement collectif de la nature. Cette vision pourrait inspirer ce qu’on appelle aujourd’hui l’« intensification écologique », technique basée sur un « pilotage de trajectoires naturelles» : une vision où la gestion forestière ne s’appuierait plus sur la maitrise technique mais sur la compréhension des dynamiques naturelles, en valorisant la diversité plutôt que de chercher à intensifier la production ligneuse ou à mettre la forêt sous cloche pour la protéger.

Culture du rotin à Bornéo
Culture du rotin à Bornéo
Culture de la cannelle à Sumatra
Récolte des latex sauvages à Sumatra