IRD - Suds en ligne : les dossiers thématiques de l'IRD

Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Politiques et dynamiques forestières > La valorisation patrimoniale des forêts > Construction et transmission des patrimoines forestiers

La forêt en héritage ? Construction et transmission des patrimoines forestiers, de la famille à la nation

Enfants devant un arbre planté par leur arrière-grand-pèreQue ce soit au niveau des familles, des communautés ou à celui des États-nations (et aujourd’hui à celui de l’humanité), la forêt a souvent été pensée et construite comme un élément patrimonial essentiel. La question de la transmission intergénérationnelle de cette forêt-patrimoine, dont la construction et la reproduction excèdent très largement les cycles des hommes, est centrale à la durabilité des socio-systèmes forestiers : si la forêt s’est maintenue un peu partout sur notre planète de plus en plus humanisée, c’est bien grâce à la mise en place et à la transmission de corpus de pratiques, de valeurs, de savoirs et de règles qui tout à la fois assurent son existence et conditionnent sa reproduction sur le long terme.
Vers la fin du XXe siècle, la montée en puissance de la question environnementale et la globalisation des échanges ont profondément changé la donne de l’enjeu forestier. Un peu partout dans le monde, on assiste à une dynamique rapide des surfaces forestières, avec des régressions importantes dans la zone tropicale humide ou dans les zones sub-arctiques, et de fortes progressions dans les régions plus méditerranéennes ou tempérées. En même temps, dans le cadre de la montée en puissance des questions d’environnement et de développement durable, on observe un redéploiement multiforme des patrimoines forestiers, et ceci à toutes les échelles qui s’étendent de la famille à l’humanité, parfois de façon conjointe et potentiellement antagoniste.
Ces deux grandes dynamiques forestières — la dynamique des écosystèmes et celle des socio-systèmes — restent souvent déconnectées :

Les nouvelles patrimonialisations (qui s’apparentent parfois, pour certaines forêts ou certains segments de la société, à des dé-patrimonialisations) opèrent aussi bien sous l’influence des politiques publiques et des projets — liés ou non à la forêt ou à ses produits — qu’à travers des dynamiques locales auto-générées. Mais leur signification et leurs conséquences varient selon leur origine.
Ainsi, lorsque la revendication patrimoniale est portée par un État ou une organisation non gouvernementale de dimension internationale, le patrimoine revendiqué (et souvent labellisé, protégé, valorisé) est souvent dissocié de l’existant. L’exemple de l’arganeraie marocaine est ici parlant : ce nouveau patrimoine vert du Maroc est présenté comme une forêt « naturelle » dans laquelle les femmes pratiquent la « cueillette », mise en danger par les pratiques dévastatrices des pasteurs locaux, alors qu’elle est en réalité une forêt construite et domestiquée par les pratiques agro-sylvo-pastorales mises au point par des paysans — hommes et femmes — qui en assurent depuis toujours l’entretien et le renouvellement. Cette tension entre ce qui est montré et ce qui existe peut mettre le système dans son entier en danger.
Au contraire, lorsque ce sont les communautés locales qui mettent en avant la dimension patrimoniale de leurs forêts, ces patrimonialisations visent à restaurer ou à assurer la persistance et la reproduction d’une combinaison d’éléments interdépendants — savoirs/règles/produits — considérés comme fondateurs de l’existence et de la perpétuation de ces communautés. Faisant appel à une véritable solidarité intergénérationnelles et à une « tradition » revendiquée dans sa singularité, ces entreprises recouvrent souvent de fortes revendications identitaires, foncières ou politiques qui peuvent, à travers les mécanismes mis en place, assurer une meilleure durabilité du système dans son ensemble, par exemple à travers la définition ou la stabilisation de pratiques viables sur le plan environnemental, la génération de nouveaux revenus et une coordination sociale renégociée localement.

Statue à la gloire de l'hévéa à Sumatra
Forêt communale au Cameroun