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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Qu'est-ce qu'une forêt > Un point de vue d’écologues sur les forêts tropicales « naturelles »

Un point de vue d’écologues sur les forêts tropicales « naturelles »

Forêt « vierge » ou forêt « naturelle » ?  |  L’hétérogénéité des structures : à l’échelle locale  |  À l’échelle des grands massifs forestiers  |  L’échelle du paysage est la moins étudiée  |  Des réalités du terrain aux débats théoriques sur la biodiversité  |  Une théorie dite « neutraliste »  |  De fortes variations de diversité et de composition floristiques  |  Un enjeu scientifique majeur

Des réalités du terrain aux débats théoriques sur la biodiversité
L’analyse et la modélisation des variations de la biodiversité en forêt tropicale reposent pour l’essentiel sur des données de diversité spécifique des arbres. Ce n’est pas injustifié, dans la mesure où ils constituent l’« ossature » de l’écosystème. De leur diversité dépend donc en grande partie celle des nombreux organismes auxquels ils fournissent un habitat et des ressources. Mais il faut bien reconnaître que, beaucoup plus prosaïquement, c’est aussi parce qu’ils sont les végétaux les mieux connus, et à ce titre les plus faciles à recenser. Au passage, cette « facilité » est très relative : faute de mieux, les seules véritables mesures de diversité spécifique proviennent de parcelles où tous les arbres dépassant un certain diamètre de tronc (D130, mesuré à 1,3 m du sol) sont recensés et identifiés. Or, il n’existe dans le monde qu’une quinzaine de ces parcelles dont la superficie excède 25 ha, et parmi celles-ci, moins d’une dizaine atteignent 50 ha. L’immense majorité des autres sont d’une taille variant entre 0,1 et 1 ha, et bien qu’on en compte aujourd’hui plusieurs milliers, elles ne fournissent qu’une vision très partielle de la diversité : non seulement leur superficie cumulée est insignifiante par rapport à celle de l’ensemble des massifs forestiers, mais en plus leur distribution spatiale tient avant tout à la facilité d’accès au terrain. D’immenses surfaces sont ainsi ignorées, tandis que d’autres sont surreprésentées. En outre, bien que l’inventaire taxinomique des plantes soit beaucoup plus avancé que celui des animaux (notamment des insectes), et que celui des arbres le soit plus que celui des lianes ou des épiphytes, on découvre encore chaque année des dizaines d’espèces nouvelles d’arbres. Enfin, au sein d’une parcelle, l’espèce la plus abondante ne représente que quelque % de l’effectif, et il est courant que plus de la moitié des espèces ne soient représentées que par un seul individu. Cette rareté a pour conséquence qu’on ignore à peu près tout du comportement écologique de la majorité des espèces.
En raison de ces contraintes, il est très difficile de valider ou d’invalider sur le terrain les différentes théories élaborées pour expliquer l’extrême diversité des forêts tropicales. La plupart reposent sur les différences de comportement écologique entre espèces et sur leurs relations avec les autres compartiments de l’écosystème. Ont également été invoqués des phénomènes de densité-dependance, limitant la possibilité pour une espèce de se régénérer sur place. De rares confirmations ont été apportées à ces théories basées sur le concept de la niche écologique : une partie des variations de diversité observées à l’échelle locale a été expliquée par celles des sols sous-jacents, une autre par le régime de perturbations. Cependant, en raison des faibles surfaces concernées, la généralisation à de plus vastes échelles est encore hasardeuse.