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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Qu'est-ce qu'une forêt > Un point de vue d’écologues sur les forêts tropicales « naturelles »

Un point de vue d’écologues sur les forêts tropicales « naturelles »

Forêt « vierge » ou forêt « naturelle » ?  |  L’hétérogénéité des structures : à l’échelle locale  |  À l’échelle des grands massifs forestiers  |  L’échelle du paysage est la moins étudiée  |  Des réalités du terrain aux débats théoriques sur la biodiversité  |  Une théorie dite « neutraliste »  |  De fortes variations de diversité et de composition floristiques  |  Un enjeu scientifique majeur

De fortes variations de diversité et de composition floristiques
L’hétérogénéité structurale et temporelle des forêts décrite plus haut s’accompagne d’une hétérogénéité de la composition et de la diversité des communautés végétales. Ces deux types d’hétérogénéité sont en effet sous l’influence des mêmes processus sous-jacents et sont, au moins partiellement, interdépendantes.
L’histoire ancienne des flores, liée à la dérive des continents, explique les différences marquées de composition floristique entre ces derniers, et peut en retour rendre compte de certaines tendances globales en termes de structure. Ainsi, la haute stature des forêts d’Asie du Sud-Est s’explique par la dominance dans leurs canopées d’une famille de grands arbres, les Dipterocarpaceae, qui est très peu représentée en Afrique, et quasiment absente d’Amérique. A l’inverse, les fortes régressions du couvert forestier au profit des savanes, au cours du Quaternaire récent (Pléistocène, et surtout Holocène) ont eu pour conséquence l’extinction de nombreuses espèces forestières. Ces disparitions n’ont pas été compensées par une diversification lors des phases d’expansion. Il en résulte une faible diversité spécifique des forêts d’Afrique, par rapport à celles d’Asie ou d’Amérique. Ainsi, sur des parcelles de 25 ha, ont été recensées 261 espèces d’arbres de D130 ≥ 10 cm au Cameroun, 604 en Malaisie continentale, 851 au Sarawak (Bornéo), et 820 en Equateur.
A l’échelle des grands bassins forestiers, l’analyse des données issues de réseaux de parcelles de 1 ha fait apparaître des grands gradients de diversité. En Amazonie, le long du principal de ces gradients, la richesse spécifique des arbres diminue depuis le piémont des Andes (où l’on a relevé plus de 300 espèces d’arbres de D130 ≥ 10 cm sur un seul ha) jusqu’au nord-est du Bouclier Guyanais (où des niveaux de moins de 100 espèces/ha sont assez fréquents). Ce gradient semble lié, au moins partiellement, à une augmentation d’ouest en est de la durée de la saison sèche, et à une diminution parallèle de la fertilité des sols. Il s’accompagne de différences dans la composition floristique et les traits biologiques des espèces : les forêts de l’ouest amazonien sont plus riches en espèces à bois peu denses et disséminées sur de grandes distances, tandis que celles des Guyanes ont dans l’ensemble des bois lourds et de plus grosses graines à dissémination localisée. D’autres gradients de diversité apparaissent, comme celui, croissant, qui va du nord-ouest au sud-est du Bouclier Guyanais, c’est à dire du Guyana à la Guyane française, où la richesse peut dépasser 200 espèces par ha. Ce second gradient semble lui aussi corrélé à une variable climatique : la durée de la saison sèche diminue du nord au sud. Enfin, au sein même de la Guyane, des différences importantes de composition floristique apparaissent, notamment entre le nord et le sud, accompagnées de variations sensibles de la richesse spécifique, qui peut ponctuellement descendre à moins de 80 espèces par ha.
Mais tous ces gradients régionaux masquent de très fortes disparités locales : de faibles valeurs de diversité spécifique peuvent être constatées partout. Et surtout, la composition floristique peut varier considérablement à très courte distance. En Guyane, deux parcelles contiguës de 1 ha n’ont souvent que 50% de leurs espèces en commun ! Ces variations, tout comme la structure forestière, peuvent être liées au relief, à des changements parfois subtils des sols, ou bien au régime de perturbations naturelles locales. Ces dernières, si elles sont limitées (peu étendues et peu fréquentes) augmentent la diversité spécifique des arbres. Il est donc possible que des activités humaines traditionnelles puissent elles aussi favoriser ponctuellement la diversité de certaines forêts dites « primaires ». Le long du gradient d’anthropisation des forêts, la tendance est tout de même clairement à une diminution de la biodiversité, qui devient drastique dans les forêts secondaires couvrant de grandes superficies.

Canopée forêt tropicale humide en Guyane