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Paysans de la forêt au Vietnam 1945-1962

Regards sur l'agriculture sur brûlis  |  Des systèmes agraires fixes en rotation  |  Des agricultures riches  |  Des civilisations rurales  |  Des conservateurs de la forêt

Regards sur l’agriculture sur brûlis
L’agriculture sur brûlis a longtemps été le seul système agraire des paysanneries d’Asie du Sud-Est des montagnes et des plateaux (hautes terres), par opposition aux systèmes rizicoles irrigués des plaines et des vallées (basses terres), avant que les politiques forestières coloniales puis nationales n’en limitent drastiquement l’étendue.

L’essartage consiste à couper la forêt quelques mois avant de brûler l’abattis pour obtenir un tapis de cendre sur lequel on cultive des variétés de riz pluvial, des maïs, des ignames, des taros, des courges, etc. Les cendres et les sols rapidement lessivés ne permettent qu’une culture de deux ou trois ans maximum. Depuis la période coloniale, les cultures sur brûlis restent, dans les imaginaires, une agriculture de subsistance de populations forestières itinérantes à demi sauvages.

Les forestiers, les agronomes et les environnementalistes y voient, aujourd’hui comme hier, la destruction d’un capital ligneux et d’une riche biodiversité pour de maigres cultures qui ne durent que quelques années et obligent les populations à se déplacer en permanence pour porter le fer et le feu (selon l’expression coloniale) à un autre coin de forêt poursuivant ainsi sans fin leur œuvre de destruction.

Aberration économique pour les colons
« Les arbres abattus sont à demi carbonisés sur le sol ; ceux qui sont restées debout sont noircis par la fumée ou brûlés sur l’une de leurs faces ; quant aux branches, elles tombent au moindre vent, et, incendiées de nouveau pour obtenir une deuxième et troisième culture, elles finissent par brûler les troncs des arbres que le feu avait respecté en partie la première fois. D’énormes Dâu, Vên Vên, ces beaux Binh Linh, ces nombreux Trac si précieux, des Sao même et beaucoup d’autres essences, résultats de plusieurs siècles de végétation, sont sacrifiés en quelques jours pour obtenir en riz, en citrouilles, en sésames la millième partie de sa valeur. »

Clovis Thorel, « Excursion dans les forêts du haut de la rivière de Saigon et de l’arroyo de Ti-tinh. » Bulletin du comité agricole et industrielle de la Cochinchine, tome 1, N° 2, 1866, pp. 59-68.

Les géographes n’ont guère été plus charitables. En considérant que ces cultures ne pouvaient guère supporter des densités démographiques supérieures à une dizaine d’habitants/km2, ils les ont voués à la disparition car non durables.

Problème d’écologie globale pour un géographe des années 1930
« La forêt diminue lamentablement ; la faute en est moins encore à l’exploitation pour les besoins du delta, qu’aux dévastations des montagnards. Les incendies qui préparent leurs défrichements ont déjà dénudé la plupart des sommets, ou bien ils ont fait reculer la belle futaie primitive devant la « forêt secondaire », beaucoup moins précieuse ; le ray, si difficile à surveiller dans ces pays perdus, menace les cultures du delta et l’accès des ports en aggravant le régime torrentiel du Fleuve Rouge. »

Jules Sion, L’Asie des moussons, 1929, p. 423. (Tome 9 de La géographie universelle sous la direction de Paul Vidal de La Blache & Lucien Gallois)

Seul le regard ethnographique (que les géographes et les agronomes peuvent avoir) semble avoir produit un certain décentrement par rapport aux certitudes froides des données scientifiques produites par les États, et permis de décrire ces pratiques comme de véritables systèmes agraires portés par d’authentiques civilisations rurales possédant leur propre rationalité : les paysans de la forêt.
Les deux encadrés ci-dessous se consacrent à ce que nous apprend cette littérature de ces sociétés. Ils se penchent exclusivement sur deux auteurs, Jean Boulbet et Georges Condominas, pour exhumer ce que furent les Cau maa’ et les Môn gar, paysans de la forêt des Hauts-Plateaux du sud Vietnam avant le cataclysme de la guerre américaine.

Portrait de Jean Boulbet
Jean Boulbet (1926-2007), après avoir rejoint la Résistance à 15 ans, et la 1er armée en 1944 débarque au Vietnam avec le CEFEO (Corps expéditionnaire Français en Indochine) en 1945. Il a 19 ans. Après deux ans de campagne, il manifeste son désir de rester au Vietnam. Ce n’était guère difficile le Gouvernement Français encourageait les colons à reprendre pied dans la région. C’est ainsi que Boulbet atterrit à Bao Loc (à cette époque Blao) dans une station agronomique pour devenir planteur. La région va être dévolue aux plantations de caféiers et de théiers. Les Hauts-Plateaux venaient d’être rebaptisés PMSI (Plateaux Montagnards du Sud Indochinois). Les autorités françaises tentaient de construire l’unité géographique et ethnique de ces pays pour les faire échapper aux revendications de Hô Chi Minh d’unité des trois Ky (Tonkin/Annam/Cochinchine) et en faire une entité indépendante. Dans la grande tradition planificatrice gaullienne de la période, un plan quinquennal d’équipement pour les PMSI, fut même élaboré en 1952 ! C’est dans ce contexte de réimplantation des intérêts français dans la région que Jean Boulbet commence sa carrière de colon et devient planteur dès 1948 au Domaine de Da Rnga et ce jusqu’en 1962. C’est dans ce contexte politique mouvementé, qui va rapidement devenir dramatique pour les populations locales, que Boulbet va devenir ethnologue plus attiré par la brousse que par la plantation dont il était responsable. Plus tard, il va devenir membre de l’EFEO (Ecole Française d’Extrême Orient).

Portrait de Georges Condominas
Georges CondominasGeorges Condominas est un métisse né en 1921 d’une mère elle même vietnamo-portugaise (ayant vécu à Macao) et d’un père officier de la Garde Indochinoise en poste dans la région des Hauts Plateaux à Binh Khê. Le petit Georges a vu son “premier Moï”, lorsqu’il avait une dizaine d’années. Il garde une mémoire très vive de ces sauvages qui ne connaissaient pas les contraintes des civilisés et qui venaient nus et parlaient très fort dans la maison de son enfance qui était un poste militaire. Entre 1932 et 1940, il est envoyé en France comme pensionnaire au Lycée Lakanal pour faire ses études. C’est une coupure douloureuse. En 1940, il est “rapatrié” en Indochine par son père pour fuir la guerre. Il y reste jusqu’en 1946. “Condo” raconte très bien dans l’Exotique est quotidien son dilettantisme post-adolescent dans l’Indochine de la guerre. « En fait, j’avais constaté que, là où je me sentais vraiment vivre, c’était en vadrouille ». Après la guerre, hésitant entre la carrière de peintre et d’écrivain, voulant échapper à la carrière de militaire colonial qui s’ouvrait à lui, il décide de rentrer à Paris. Le hasard d’une rencontre sur le Pasteur entre Saigon et Toulon le met en contact avec le Musée de l’Homme où il va suivre les cours de Leroi-Gourhan, de Marcel Griaule et de Leenhardt. Condominas s’initie ainsi à l’anthropologie lors d’un séjour de 20 mois à Paris, avant de partir « sur le terrain », comme on dit. Il découvre les grands classiques : Mauss qu’il préfère à Durkheim, Malinowski, Leenhardt… Diverses circonstances lui firent aussi avoir comme professeur, Pierre Gourou, Charles Robequain, Michel Leiris… Condominas est très honnête sur cet héritage : « Je n’avais qu’à me laisser porter, et me contentais de plonger la rame de temps à autre dans le courant, pour infléchir ma course dans la bonne direction. »

illustration d'un récit du Dr Harmand
village Man de la région de Hoa Binh