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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Représentations, usages, pratiques > Ressources aquatiques en forêt > Au cœur des mangroves

Au cœur des mangroves
Quand les hommes redessinent les forêts

Une forêt dans l’eau au Kenya

Une forêt dégradée à restaurer  |  Un habitat à protéger, un jardin à réinventer  |  Des terroirs communautaires à requalifier

Forêts dans la mer dont l’arbre phare, le palétuvier, abrite dans ses racines échasses coquillages, poissons et crustacés, les mangroves sont des marais maritimes qui procurent de nombreux biens et services et font l’objet de politiques de gestion contradictoires, balançant entre conversion, restauration et conservation.
La mangrove en forme de cœur, ou l’île de Voh en Nouvelle-Calédonie, vue prise du ciel par Y. Arthus-Bertrand (1990), donne l’image d’une « belle » nature, hors du temps, vierge de toutes traces humaines. Cette vision quelque peu romantique contraste avec les témoignages écrits des navigateurs portugais qui, les premiers, explorent les côtes du nouveau monde et témoignent de leur fascination pour ces forêts dans la mer, étranges et luxuriantes. Elle contraste également avec les récits des marchands négriers, puis les rapports des agents coloniaux, repoussés par des marais pestilentiels et inhospitaliers. De fait, ces derniers n’auront de cesse de convertir ces espaces, tout à la fois les hommes et les terres, « à la civilisation » pour les rendre sains et productifs. Les visées hygiénistes — lutte contre les diverses fièvres des marais et notamment le paludisme — et productivistes — mise en valeur agricole — conduisent au défrichement, à l’assèchement, à la poldérisation de mangroves ouest-africaines, censées devenir le grenier à riz de l’Afrique Occidentale Française, ou encore des Antilles converties en plantations de canne à sucre (et en concessions de chasse comme en Martinique, au bénéfice des propriétaires nantis békès, et au détriment des petits pêcheurs locaux). À la suite des travaux précurseurs des frères Odum au début du XXe siècle, de nombreux travaux en écologie et génie écologique, mais aussi en histoire et en économie, mettent en évidence les avantages tirés des zones humides, et en particulier les multiples rôles et fonctions des mangroves.
Cette réhabilitation impulsée par les scientifiques, puis relayée par les ONG, plus tardivement par les responsables politiques (milieu des années 1960), débouche sur la signature à Ramsar en 1971 de la convention sur les zones humides d’importance internationale, première mesure de protection de la nature à cette échelle (cf. carte avec site Ramsar in planche Cormier-Salem, Autrement, 2008). La notion de « service écosystémique », promue par le Millenium Ecosystem Assessment, conduit à ré-explorer les multiples rôles attachés aux mangroves (cf. tableau synthétique sur les principaux services issus des mangroves) et à s’interroger sur la compatibilité entre usages et la légitimité des pratiques et politiques. De fait, les marais à mangrove se prêtent à une très grande diversité de construction socio-spatiale : du marais de Kaw en Guyane, sanctuaire humide et quasi-vierge de toute occupation humaine aux terroirs multi-usages de la Casamance, patrimoine naturel et culturel en quête d’une nouvelle identité et aux fronts pionniers de la crevette de la Pointe de Camau au Vietnam, les acteurs locaux ont élaboré des territoires fort variés. Les politiques publiques, quant à elles, balancent entre sanctuarisation (protection stricte des espèces animales et des habitats refuges), restauration (et reboisement) et conversion radicale (aménagement industrialo-portuaire ; fermes à crevette). Illustrons ces contradictions entre projets de territoire qui montrent que les mangroves, espaces entre terre et mer, se laissent encore difficilement saisir (y compris par les scientifiques et que leur statut juridique prête à discussion.

Marais pestilentiels, impénétrables, dangereux
Reboisement mangrove Diawling en Mauritanie