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Des forêts et des hommes

Des forêts et des hommes > Représentations, usages, pratiques > Alimentation en forêt : comportements alimentaires, nutrition et santé > Se nourrir en forêt : l’alimentation comme fait social total

Se nourrir en forêt : l'alimentation comme fait social total

Une enfant Baka découpe un légume sauvageMan ist was Mann ißt (dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es)
Cette manière de paraphraser Brillat Savarin dans son traité de 1939 sur la physiologie du goût à travers un jeu de mot allemand non restituable en français, résume en une courte formulation toute la démarche qui anime les chercheurs spécialisés dans l’anthropologie de l’alimentation, et dont l’une des figures de proue est l’ethnologue Igor de Garine. L’alimentation constitue un objet de convergence interdisciplinaire permettant d’analyser les interactions étroites entre santé, état nutritionnel, biologie et écologie des ressources, système de production et choix culturels. Ne l’oublions pas, le fait alimentaire est une réalité hybride :
— À l’heure où les médias nous assènent de manger au moins 5 fruits et légumes par jour, d’éviter de manger trop gras, trop sucré et trop salé, d’avoir une activité physique régulière, et de consommer les boissons alcoolisées avec modération, la première évocation de l’alimentation qui nous vient généralement à l’esprit est son aspect vital et son incidence sur la santé. Sans vouloir nier son évidente importance sur notre bien-être sanitaire, il convient de garder à l’esprit que “manger” et “boire” ne sont pas simplement “se nourrir” et ne se réduisent donc pas à une simple absorption de nutriments destinés à couvrir des besoins physiologiques.
— En amont de ce fait alimentaire, se trouve en effet un milieu donné, avec ses caractéristiques climatiques, édaphiques et biotiques.
— Sur la base de leur saisonnalité, leur distribution et leur accessibilité, les ressources qu’un groupe d’individus donné va prélever sur ce milieu, engendrent des schémas d’acquisitions suivant des itinéraires techniques qui sont spécifiques à ce groupe.
— Avant d’être consommées, ces “ressources” subissent une transformation par le biais d’une technologie alimentaire éprouvée et deviennent des “aliments”.
— Elles peuvent être l’objet de transactions qui s’opèrent soit dans un cadre de marché (vente, paiement, crédit, dette, etc.) soit dans un cadre d’échanges structurant divers réseaux sociaux (don, contre-don, troc, etc.).
— La consommation d’aliments mobilise de nombreux codes sociaux qui régissent le déroulement des repas, au cours duquel l’“aliment” devient “plat”. Ces codifications qui définissent en quelque sorte “qui mange quoi, avec qui, où, comment, et pourquoi” reposent sur un système de représentations qui dépend à la fois des caractéristiques écologiques du milieu que des caractéristiques culturelles du groupe d’individus concerné. Ce système de représentations va conditionner les rapports entre la société et son environnement physique et social.
Ainsi, l’étude du fait alimentaire permet d’appréhender un environnement donné, à travers le regard qu’en a la société qui vit en son sein. Si cet environnement vient à changer, cela va inévitablement se répercuter sur l’alimentation de la société considérée. L’alimentation est donc un remarquable révélateur de notre constante adaptation aux changements, même les plus subtiles et les plus anodins, de notre cadre de vie. L’alimentation dans des forêts soumises à d’incessants et brutaux soubresauts, constitue un véritable cas d’école pour analyser la capacité des sociétés humaines à s’ajuster à de fortes perturbations de son environnement.

schéma anthropologie de l’alimentation
Préparation et cuisson de chenilles chez les Pygmées Aka
Enquête pondérale à Bornéo
Préparation alimentaire en bord de rivière (Bornéo)
Une jeune femme Kola concasse les fruits de Panda oleosa